WAR 2.0 – Toorsch’ – 2013

samedi, mars 22nd, 2014 par Toorsch

18 Mai

La lettre est arrivée ce matin, par porteur, avec accusé de réception et tout le cérémonial bureaucratique étant lié. Un beau papier au fort grammage, avec en haut à droite, le logo rebutant de l’ordre mondial. Un aigle entouré d’une banderole dorée marquée d’un définitif « Liberté et Paix ». Cela semble émaner d’un autre temps à l’heure du tout dématérialisé, comme pour mieux souligner le caractère outrageusement officiel de la chose. Lui ne sourit pas, car tant de simagrées sont rarement annonciatrices de nouvelles réjouissantes. Cette fameuse lettre, beaucoup l’ont eu, l’auront ou viennent également de l’avoir. Cette lettre est sans aucun doute possible l’ultime lubie de l’espèce humaine. Depuis que la guerre fut tout bonnement interdite, reléguée aux pages noircies des livres d’histoires, il a bien fallu régler les dommages collatéraux dus à la surpopulation. Le contrôle des naissances mis en place il y a plusieurs décennies de cela n’étant pas suffisant, l’ordre mondial a fini par trouver la solution miracle. Une guerre virtuelle, sous la forme d’un jeu vidéo en réseau. Un grand champ de bataille fait de pixels, de textures et de polygones. Toutefois ce programme possède une particularité difficilement négligeable: si le joueur perd sa partie, il meurt, et pas seulement virtuellement. Une mort sans douleur, antique injection létale. De l’entertainment morbide sponsorisé par l’état, du grand art! Lui ne sourit pas, lui qui ne s’est jamais approché d’un jeu vidéo de sa vie.

5 Juin

Cela fait une semaine que les entraînements ont débuté, une semaine de manœuvres virtuelles, de familiarisation avec les commandes de ce logiciel de mort. Une semaine, et déjà des liens naissent, des affinités se créent, les appelés deviennent copains de régiment. « Pourquoi diable humaniser cette mascarade? » se dit-il. « Une belle perte de temps et d’argent, autant nous coller le long d’un mur et nous faire sauter le cervelle, ce serait moins lâche! ». Il rumine mais n’émet aucun son, la peur s’est installée, sans même qu’il ne s’en rende compte; il tremble de tout son corps. Il n’est pas le seul qui soit proche de défaillir, autour de lui, les visages blêmes de ses camarades en disent long. Une centaine de citoyens sans problème, tous jeunes, tous pris en tenaille entre les mains griffues de l’ordre mondial. Bien sûr, certains petits malins attendent le combat avec impatience, ceux-là sont soit fous, soit de grands joueurs, ils ne semblent pas prendre la pleine mesure de l’enjeu. « Bande d’imbéciles! », pour ces gens, il n’a que du mépris, tout en sachant qu’au combat, il ne fera le poids face à aucun d’entre eux.

6 Juin

Les voilà, tous réunis, en rang dans la vaste cour d’un complexe haute-technologie, depuis la création de la loi guerre virtuelle, il y a un bâtiment de ce type dans chaque grande ville. Des camps de concentration moderne et clinique, des abattoirs d’une blancheur à faire peur. Personne n’y trouva rien à redire, aucune voix ne s’est élevée quand ils sortirent de terre, aussi rapidement que de la mauvaises herbe, aucun historien pour rappeler au monde les horreurs passées et les heures noires de l’Histoire; personne! Ils sont tous là, en rang, attendant qu’un représentant de l’état vienne faire son petit discours stérile. Soudain, un long larsen trouble le silence, un pâle fonctionnaire vêtu d’un costume noir grimpe péniblement sur l’estrade et prend la parole.

Un deux, un deux… Le micro fonctionne? Un… deux!

Mes chers compatriotes, merci d’êtres tous présents. Comme vous le savez, nous sommes en sur-nombre, il nous est impossible de vivre tous sur le peu d’espace que nous réserve notre bonne vieille planète terre. C’est pour cela que vous êtes convoqués aujourd’hui, pour participer au « logiciel de régulation obligatoire ». Vous avez suivi un entraînement intensif d’une semaine, à présent vous êtes familiarisés avec les stratégies militaires et la prise en main du programme. Certains ont montré plus d’aptitudes et de facilités que d’autres, mais rassurez-vous, rien n’est acquis, car la guerre virtuelle est comme son ancêtre, également régie par le hasard et les coups du sort. Je vous prie de bien vouloir regagner, dans le calme, vos écrans et vos ordinateurs. Le combat débutera à quatorze heures précises, il durera une demi-heure. Bonne chance à tous.

Les balles fusent, sifflantes comme des fantômes vicieux. Tirs d’obus, poussière, odeur de poudre et de sang chaud, rien ne manque, tout est parfaitement émulé. L’ennemi? D’autres jeunes gens, dans une autre ville, des inconnus. Pour lui, c’est la confusion, la violence du combat est sans commune mesure avec celle des entraînements. L’enjeu est de taille, trop grand, irréel. Certains foncent bille en tête, ils s’effondrent. « Les Imbéciles! », s’écrit-il. Mais bien vite, son mépris cède la place à une puissante peur mêlée de compassion. Rapidement l’instinct de survie prend le contrôle, il se ressaisit, tire à vue, avance, il tue, pour la première fois. Le sang de l’ennemi coule, rouge vif, presque trop saturé. En haut de l’écran, sa barre d’énergie est au beau fixe, et le compteur de victime affiche un magnifique chiffre 1 jaune d’or. Il est partagé entre dégoût et satisfaction. Le compte à rebours affiche vingt et une minutes. Il se met à couvert pour recharger, un autre soldat se poste à côté de lui pour la même raison. Impossible de savoir qui se cache derrière cet avatar, tous se ressemblent. Les balles continuent de siffler, le réalisme de la chose est bluffant. Il se relève, avance, tire à vue, touche un deuxième adversaire, puis un troisième, il sent l’adrénaline monter. Tel un loup enragé il perd le contrôle, il devient fou, il ne fait pas que survivre, il tue! Cette sensation de toute puissance le grise, il ne s’est paradoxalement jamais senti aussi vivant. Le compte à rebours affiche douze minutes. Il pénètre dans un petit bâtiment ennemi, celui-ci est vide, il en profite pour recharger encore. La tension retombe, et soudain, l’écœurante vérité vient le heurter, il a tué trois personnes. Tué pour de bon, scellé leurs destins au nom de l’ordre mondial. Le compte à rebours affiche neuf minutes lorsqu’il tourne le canon vers lui et presse la détente. « Matricule 89, vous êtes hors-jeu ». L’écran devient noir, il ôte son casque, un agent médical assermenté s’approche de lui. « Suivez-moi, je vous prie » dit l’homme en blouse blanche, sur un ton dénué de la moindre conviction. Il obtempère.

Non: John Tytore

Date du décès: 6 Juin 1944

Lieu du décès: Map n°923, Normandie, France, Plage.

Injection létale administrée à 14 h 25.

La facture de l’opération sera envoyée à la famille du défunt, par porteur.

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