La vis – Sadaya – 2013

samedi, avril 5th, 2014 par sad1aya

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Hector fixait depuis un long moment déjà la planche posée devant lui. La perceuse pesait lourdement au bout de son bras, mais il ne semblait pas remarquer la faiblesse de sa main qui subissait quelques tiraillements et douleurs musculaires. Rien d’autre n’attirait son attention que cette planche posée devant lui. La première du tas qu’il avait acheté la veille au soir, dans un dépôt de bricolage, afin de construire une palissade qui séparerait son petit jardin de celui de son idiot de voisin. Il avait pris soin d’examiner chacune des cinquante planches qu’il avait acheté, rejetant celles avec les plus gros noeuds dans le bois, et tâchant d’éviter que le grossiste ne lui refile des planches déjà utilisées. Il avait pris du temps à scruter chaque centimètre carré, n’ayant que faire des soupirs exaspérés du manutentionnaire appelé pour l’aider à entrer le chargement dans sa camionnette, et il partit en ignorant le teint rougeaud du grossiste énervé et les critiques qu’il laissait derrière lui. Sa clôture serait superbe; au-delà de son utilité de délimitation, elle serait aussi un ornement pour son terrain, un supplément de qualité et de beauté à son jardinage minutieux et ordonné. Toute la soirée, Hector avait préparé des plans de construction, et étudié la meilleure manière de procéder. Quelques heures seraient nécessaires, et si tout se déroulait bien, au cours de l’après-midi, il n’aurait plus à subir la vision du jardin en friche de son incapable et fainéant voisin. Il s’était couché avec un sourire satisfait, après avoir préparé les outils nécessaires sur son établi.

Mais ce matin, un grain de sable s’était glissé dans les rouages d’un plan qui s’annonçait parfait. Ou plus précisément, une vis. Une simple vis, logée dans la première des planches, l’avait stoppé dans son élan. Il réfléchit une nouvelle fois au déroulement de la soirée de la veille: il avait vérifié chaque planche au dépôt, et il se rappelait très bien avoir fait un nouvel examen arrivé chez lui. Doucement, il posa la perceuse sur l’établi, et s’approcha de cette planche. Il la saisit, la posa sur la table de jardin, à la lumière du soleil, et fit un pas en arrière. Il s’accroupit doucement, et effleura du doigt l’intruse. Il ne rêvait pas, la vis était bien là.

 

Hector se précipita à l’intérieur, décidé à incendier ce salopard de grossiste qui avait réussi à lui vendre une planche déjà utilisée. Arrivé au salon, il se dirigea vers la console où était posé le téléphone. Ou plutôt, où devait être posé le téléphone, car il n’y était pas. Il était persuadé d’avoir replacé comme à son habitude le combiné sur son socle à la fin de sa dernière conversation, qui remontait à trois jours. Il s’abaissa pour vérifier qu’il n’était pas tombé, mais il ne vit rien. Hector étouffa un cri de rage, tourna sur lui-même, à la recherche de l’objet. C’était impossible, où était-il? Il perdait patience, sa colère grandit très vite. Il décida de se rendre directement au dépôt, et de passer ses nerfs sur le premier venu qu’il rencontrerait là-bas. Il mit ses chaussures, puis son manteau, en passant sa main dans le vide-poche pour saisir ses clés. Qui n’étaient pas là. Ses clés qu’il ôtait chaque soir de la serrure de la porte d’entrée n’étaient pas dans le vide-poche. Il se répéta ces mots « pas là elles ne sont pas là ». Mais ce n’était pas possible! Il était célibataire et vivait dans sa grande maison sans un locataire pour utiliser les objets de son intérieur. Cela signifiait alors que quelqu’un s’était infiltré chez lui pour le voler! Mais un téléphone et des clés? Sans rien emporter d’autre? Impensable, à moins que cette personne ait voulu lui jouer un sale coup. Ses yeux brillèrent quand il réalisa le tour qu’on lui avait joué: c’est cette personne qui avait du placer cette vis dans cette planche! Tout s’expliquait! Il était sûr d’avoir parfaitement examiné et choisi son matériel, il n’y était donc pour rien! Quelqu’un s’était à coup sûr faufilé chez lui pour le rendre fou! Mais qui? Son voisin? Il n’avait pas voulu qu’il remplace le grillage par la palissade pour ne pas perdre de lumière. Mais aurait-il pris autant de risques pour si peu? Peu concevable, surtout que sa fainéantise ne le plaçait pas comme suspect principal sur sa liste, qui s’agrandissait soudainement. Le grossiste! Ce devait être lui! Il avait du se sentir humilié, ce gros porc, pourtant tout le monde savait qu’il n’était pas honnête! Son complice devait être son employé, cet attardé boutonneux qui n’avait même pas été capable d’un mot de courtoisie commerciale! Un incapable de plus! Il en était sûr, ils avaient du le suivre à la sortie du magasin, rester aux aguets au coin de la rue, plongés dans l’obscurité en attendant que la dernière lumière s’éteigne… Ah les salauds, ils avaient du se glisser chez lui et visser cette vis dans sa planche si parfaite! Ce qu’ils avaient du rire! Emportant le téléphone et ses clés en refermant derrière eux, pour le laisser seul avec ses incertitudes qui le menaient à la folie! Il triomphait, fier d’avoir résolu cette énigme!! Il reçut un choc terrible quand il se vit dans le miroir de l’entrée, et ne se reconnut pas. Mais que racontait-il? Comment pouvait-il penser que des gens prendraient le risque de commettre une infraction punissable par la loi pour lui faire une blague aussi médiocre? Le grossiste avait simplement du raconter à sa femme en râlant l’anecdote du gars maniaque qui examine du matériel à la loupe, et le jeune vendeur avait certainement oublié son existence sitôt sa journée de travail finie.

Il passa la main sur son visage, s’assit sur la chaise dans l’entrée, et respira un grand coup. Une grande respiration, voilà ce qui le calmerait. Retrouver ses esprits, ne pas s’énerver. Il avait du un peu trop penser à sa palissade hier et ne pas faire attention à ce qu’il faisait en rentrant, il retrouverait ses clés plus tard. Il ôta ses chaussures et son manteau, décidé à poursuivre son projet de construction; un peu de travail manuel l’aiderait à remettre de l’ordre dans ses pensées.

A l’arrière de sa maison, les rayons du soleil de l’après-midi rougirent sa nuque en sueur. La palissade prenait forme, enfin son travail s’achevait. La dernière planche qu’il poserait serait celle qui l’avait tant énervé ce matin-même, qui l’avait amené au seuil de la folie. Il avait perdu le contrôle. Ses penchants maniaques le forçaient à tant de rigueur. Cela ne devait pas se reproduire. La pose de cette planche s’imposait; elle représenterait secrètement sa volonté de se libérer de cette dureté qui l’oppressait, il se souviendrait de cette journée à chaque fois qu’il perdrait patience. Il chercha des yeux sa perceuse. Où l’avait-il laissé? Elle n’était ni à ses pieds, ni sur l’établi, encore moins à l’intérieur: elle avait disparu! Il l’avait eu dans les mains toute la matinée pour travailler, et il venait de la perdre! Un tic nerveux fit cligner sa paupière droite, il serra ses poings jusqu’à ce que sa peau devienne blanche marbrée de rouge, ses ongles s’enfonçaient dans ses paumes… Sa mâchoire crispée lui faisait mal. On l’avait volé, et qui d’autre que son voisin? Il avait du passer sa main de l’autre côté de la clôture et prendre son outil. Écumant de rage, il arracha les dernières planches posées, entra dans la propriété voisine, et tambourina à la porte de cet enfoiré. Personne ne lui répondit, mais cela ne calma pas Hector. Il appelait, hurlait, exigeait qu’il sorte de sa maison et qu’il lui rende sa perceuse s’il n’était pas le lâche qu’il semblait être, l’infâme salopard! Il se tut pour déceler le moindre bruit, mais il n’entendait rien… Ah, il se cachait! Il saisit le plus gros pot de fleur qu’il trouva, et le projeta contre une vitre, qui explosa. Il s’infiltra chez lui, prêt à débusquer ce voleur, ce débris de la société qui avait voulu se jouer de lui. Personne! Il avait du quitter la maison en l’entendant arriver! En retournant sur son terrain, il vit sa perceuse-visseuse. Le salaud, l’incroyable salaud, il avait du replacer l’objet volé de peur d’en découdre avec lui! Cela ne calma pas sa colère, il se vengerait, lui ferait payer… Il ne s’en sortirait pas comme ça! Saisissant sa visseuse, il s’acharna sur cette maudite planche, qui craquait sous le poids de son effort forcené. Cette putain de vis devait disparaître! Sa rage ne l’aida pas à être efficace: la planche se brisa en deux et la mèche vint se loger dans sa main. La douleur était insupportable, il hurla comme un animal blessé. Il tremblait en essayant de soigner la blessure, précautionneusement; la sueur coulait le long de son dos, ses vêtements étaient trempés. Il avait froid, la panique le gagnait. Comment en était-il arrivé là? Perdre le contrôle n’était pas digne de lui. Tous ces gens complotaient contre lui, il en était sûr! Son voisin qui chuchotait sur son passage, qui n’était même pas capable d’entretenir sa propriété et son jardin, tellement négligé… Et qui avait osé le voler! Le grossiste devait lui aussi être mêlé aux tourments dont il avait été victime toute la journée, puisqu’il s’était à coup sûr infiltré chez lui! Il fallait réfléchir, reprendre le contrôle! Sa main nécessitait de se rendre à l’hôpital, mais il ne pouvait laisser un tel désordre derrière lui. Cacher que ce qui était arrivé l’avait fait douter de lui, l’avait inquiété et blessé! Il devait être le plus fort, le vainqueur! Ses ennemis ne devaient trouver aucune preuve… Bien qu’il souffrait atrocement, il fallait qu’il range ses outils et qu’il nettoie pour faire place nette. C’était plus fort que lui, mais cela l’aiderait ainsi à se calmer. Dans le jardin, il ramassa ses outils éparpillés, ainsi que le premier morceau de planche brisée. La vue du second fragment le figea sur place.

Ils allaient tous payer le prix de sa vengeance. Hector alla chercher son fusil.

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Un commentaire sur “La vis – Sadaya – 2013

  1. psachet dit :

    Comme c est compréhensible, réaction très saine je trouve… c est vrai qu un détail insignifiant peut tout faire dérailler.

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