DO NOT DISTURB – Toorsch’ – 2013

dimanche, mai 4th, 2014 par Toorsch

Salut l’inconnu, dis, tu veux entendre une histoire de dingue? Bah, je sais que tu ne m’écoutes pas, mais je vais quand même te la raconter. C’est un conte de fou qui semble surgir tout droit des méandres distordus du temps, tu vois le genre? Pas de réponse, tant mieux, au moins on ne perdra pas de précieuses minutes en explications inutiles, étant donné que rien dans ce qui suit n’est rationnel. Mais je peux t’assurer, l’inconnu, que tout est bien réel. C’est mon histoire, bonhomme, mon histoire de cinglé. Tout a commencé il y a une semaine de ça, j’en étais arrivé à un point de ma vie où absolument tout m’emmerdait. Le travail, ma femme, le simple fait de devoir supporter la présence épouvantable de mes contemporains, tout me cassait royalement les cou… enfin bref! Je ne sais pas depuis combien de temps je n’avais pas eu un vrai moment à moi, loin de tout. Il y a toujours un truc pour te rappeler que tu appartiens au monde et non l’inverse, n’est-ce pas l’inconnu? Même dans les instants de répit, hein? Un putain de clocher d’église qui sonne quand tu trouves enfin la paix, un connard de représentant qui se pointe en plein repas pour essayer de te vendre une merde inutile et j’en passe, je ne vais pas t’apprendre la vie. Tu vois, j’en étais arrivé au stade où même des choses insignifiantes de ce genre me flinguaient pour la journée. J’avais perdu tout sens de la mesure. Ma petite personne semblait être au centre d’une grande machination ayant pour seul but de me faire virer caduc. Et pour parfaire le tableau, j’accumulais le travail en retard, aussi bien au bureau qu’à la maison, partagé entre les exigences surréalistes de mon chef et celles tout aussi folles de ma tendre épouse. Enfin tendre, je me comprends, elle est plutôt du genre dictateur russe. J’aurais aussi bien pu rédiger mon autobiographie et la nommer Ma vie dans un goulag! 

C’est lundi dernier que tout a basculé, enfin je veux dire que tout a commencé à devenir de plus en plus bizarre. Ce soir-là en sortant du boulot, je devais faire des petites courses pour le repas du soir, jusque là rien de plus banal. Étrangement, alors que je n’allais jamais faire mes achats à cet endroit, j’ai décidé de passer à la petite supérette qui se trouve dans la galerie marchande au centre-ville. Je dis bien, étrangement, car sans ce petit bouleversement dans mon train-train quotidien, je ne serais pas là aujourd’hui à te raconter mon histoire; sans que tu ne l’écoutes. L’effet papillon qu’ils disent, mon cul, moi j’appelle ça une vacherie de la vie, un coup de pute bien réglementaire. Mais passons. Une fois mes bricoles acquises, alors que je m’apprêtai à sortir de ce magnifique temple de la consommation, je tombe sur cette boutique qui vend des t-shirt fantaisistes et tout un tas d’autres babioles d’un goût douteux. Habituellement je ne daigne même pas jeter un œil à ce type de devanture. Je suis plutôt le genre de gars toujours tiré à quatre épingles, propre sur lui, d’aucun diront triste à mourir. Bref, pour une fois je décidais de flâner un peu, pour être honnête je n’étais pas si pressé que ça de rentrer chez moi pour retrouver mon deuxième patron. En détaillant la vitrine, je suis tombé sur un t-shirt blanc informe mais marrant, dessus il y avait écrit Do Not Disturb, « Ne pas déranger », le tout entouré d’un de ces machins que l’on accroche aux portes des chambres d’hôtel. C’est un peu comme si le fabricant du vêtement avait lu dans mes pensées. Alors je suis entré dans la boutique, j’ai appelé le vendeur, il ne lui restait plus que l’exemplaire en vitrine, et coup de bol, il était à ma taille. Pour la première fois de ma vie, j’achetai autre chose qu’une énième chemise grise terne et morne. Un peu de fantaisie que diable! Tu vois, dans les films quand tu te procures un truc bizarre, c’est toujours dans une échoppe obscure avec un vendeur qui est soit un vieil asiatique, soit le diable en personne. Et bien pour le coup, la boutique était tout à fait normalement éclairée, le vendeur était tout sauf un vieil asiatique et en ce qui concerne l’Antéchrist, j’imagine qu’il avait autre chose à faire.

Ce n’est que le lendemain soir, lorsque j’ai mis le fameux vêtement, qu’il s’est produit un événement étrange. Enfin sur le coup je n’ai pas percuté, ce n’est que rétrospectivement que j’ai pigé. Pour te la faire courte, Do Not Disturb, et bien ça fonctionne. Quand j’enfilais le t-shirt, j’avais droit à une paix royale. J’ai enfin pu vaquer à mes occupations. Pendant un temps, j’ai redécouvert le plaisir de lire un bouquin, d’écouter un disque, ou plus simplement celui de ne rien faire. Ce n’est que quand je retirais le t-shirt que l’univers se rappelait à mon bon souvenir et vice-versa. Au début j’ai pris la chose pour un heureux hasard, pensant que ma femme avait enfin compris qu’un peu de repos ne me ferait pas de mal. Ou alors, mieux encore, qu’elle ne pouvait de toute façon rien tirer de moi. Mais non c’est bel et bien ce vêtement qui avait un pouvoir. Quand je te dis que c’est une histoire de fou! T’imagines le truc, on croirait un scénario de série B. Dans un premier temps je ne le mettais qu’à la maison, le soir en rentrant du boulot, je passais une heure ou deux loin de tout, puis je l’ôtais pour le dîner. Je pouvais ainsi déguster un délicieux repas accompagné par le doux son des jérémiades de ma femme. Puis j’ai commencé à le mettre au bureau, et c’est à ce moment que les choses ont pris une tournure bizarre, enfin j’veux dire encore plus bizarre. On peut même dire que tout a basculé à cet instant précis. Non seulement plus personne ne venait me déranger, mais en plus je ne pouvais plus interagir avec les autres. J’aurais bien enlevé le t-shirt, mais je n’avais pas de vêtements de rechange, et je ne pense pas qu’être torse nu au boulot soit dans les mœurs. Je ne sais pas ce qui est pire, être sans arrêt dérangé, ou ne plus l’être du tout. C’est un peu comme si un mauvais génie avait exaucé un de mes souhaits, avec une roublardise frisant la perfection. Puisque personne ne me voyait, j’ai quitté le bureau plus tôt et me suis rendu au pas de course vers la boutique où j’avais acheté ce truc maudit. En arrivant sur place, j’ai tout de suite reconnu le vendeur, un type tout ce qu’il y a de plus banal, mais qui dans mon imaginaire pouvait tout aussi bien être le diable en personne. Il m’avait tenté, le salaud. Je m’approche de lui, prêt à lui débiter un flot de griefs sans fin. Mais lui non plus ne semblait pas me voir. Soit je devenais complètement fou, soit c’était une mauvaise blague qui n’avait que trop duré. J’avais beau m’époumoner, il restait stoïque, je ne me suis jamais senti aussi méprisé de toute ma chienne de vie. Et quand j’ai voulu ôter ce foutu t-shirt, celui-ci semblait collé à ma peau. J’avais beau hurler et me débattre, rien à faire, je venais de basculer dans l’antre de la folie. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pleuré comme un môme. Je suis sorti de là complètement anéanti. En passant devant la vitrine, je n’ai pu m’empêcher d’y porter un regard. J’ai ri nerveusement quand j’y ai vu un autre de ces artefacts déments, un joli pull-over gris avec une cible sous laquelle était inscrit Shoot Me! Tu vois, je me demande si le sort du futur acquéreur de cette chose n’est pas plus enviable que le mien au final. Puis ma lente plongée dans l’absurde continua de plus belle. Au moment de sortir de la galerie marchande, les portes automatiques ne se sont pas ouvertes. Tu le crois ça? On aurait dit une foutue caméra cachée. Mais moi, ça ne m’a pas fait marrer! J’ai du attendre qu’une autre personne arrive, pour pouvoir me faufiler en douce. J’étais complémentent paumé, j’ai passé le reste de la journée à errer sans but. Je n’avais pas la force de rentrer chez moi. Les questions fusaient dans ma tête comme un feu d’artifice. Le soir venu je me suis posé sur un banc dans ce parc tranquille, puis je me suis endormi, plus par lassitude que par réelle fatigue. Et ce matin au réveil, nouveau rebondissement, un mec était assis à travers moi, pas sur moi, bien que cela aurait été bizarre aussi, mais carrément à travers. Comme si j’étais un fantôme ou une merde de ce genre! Il y a des réveils plus agréables n’est-ce pas? Pour être honnête, je n’ai pas réagi, car arrivé à un tel niveau de non-sens, plus rien ne me surprend. Il pourrait même y avoir Rod Serling en voix-off que ça ne serait pas plus étrange. Résultat, je suis là, sur ce vieux banc, à te baratiner ma vie comme un con, désolé je n’ai pas de chocolat à t’offrir, tu saisis la référence? Suis-je mort, suis-je fou ou bien perdu dans une autre dimension? Tu n’en sais rien toi, hein! Eh! réponds moi bordel! J’ai besoin que tu me répondes mec! Réponds moi! Réponds moi! Réponds moi!

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4 commentaires sur “DO NOT DISTURB – Toorsch’ – 2013

  1. Chris dit :

    Bravo, j’ai dévoré cette histoire!!!

  2. Charlu dit :

    La vie de merde est une énorme machination pour te grignoter le srutum.. mais tu n’es pas mort man, juste fou ;D
    Je crois que même si on chipait le fly à poignée des hotels avec dessus « di not disturb » et qu’on se l’accrocherait sur le sguèg, on serait tt aussi invisible :D..à voir.

    Euhhh, t’es fou mon T..y’a pas à tortiller
    biz

  3. Jimmy Jimmi dit :

    Il y a souvent comme des cris contre le silence dans tes textes. Celui-ci est particulièrement émouvant. Merci.

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