SUR UNE ROUTE BRUMEUSE – Toorsch’ – 2013

mardi, mai 20th, 2014 par Toorsch

Impossible d’y voir clair au travers du faible éclairage de la vieille Volkswagen en cette brumeuse nuit d’automne. Le bruit ample et pétaradant du flat 4 refroidissement par air qui ricoche sur les arbres bordant la chaussée gratifie le silence campagnard d’un fracas mécanique d’un autre âge. Sur le corps de l’engin, la peinture blanche d’origine semble avoir définitivement perdu son long combat contre la rouille. Derrière le volant se trouve Pierre, un trentenaire contrarié, le stress du quotidien semble avoir sur lui des effets secondaires pour le moins singuliers. Tandis que la voiture serpente sur cette sinueuse route de forêt, il repense aux événements troublants de ces derniers jours. Il est maintenant devenu évident pour lui qu’il perd la boule, que son cerveau sans doute malade lui joue des sales tours. La folie est entrée dans sa vie par la porte de derrière et semble bien s’y plaire.

Avant-hier, alors qu’il s’adonnait à sa séance de shopping hebdomadaire, il avait entrevu un furtif reflet dans la vitrine d’un magasin, une vision apte à vous glacer le sang, un fantôme du passé, une anomalie dans la réalité. Là, debout de l’autre côté de la route, se tenait son grand père. Cela n’aurait rien de traumatisant si celui-ci n’était pas décédé depuis plus de dix ans. Par réflexe, il se retourna rapidement, mais face à lui, il ne trouva qu’un flot incessant de passants anonymes. Aucune trace de cette illogique vision familière. Pourtant, il jurerait l’avoir vu, cela semblait si réel, aussi réel que la montagne de livres qu’il venait d’acquérir, et qui commençait à peser lourd. Mais en homme terre-à-terre, il sut se ressaisir vite, cela était probablement dû aux derniers sursauts de l’été, la faute à ce satané soleil trop bas et bien trop fort typique de l’entre-saison. Malgré tout, ce jour là, il fit l’impasse sur la savoureuse bière en terrasse qu’il avait coutume de s’offrir lors de ses virées en ville, du moins, lorsque le temps le permettait. Il préféra rentrer chez lui au plus vite. Dans le parking souterrain, sa fidèle mais fatiguée Coccinelle l’attendait bien sagement. Son indéfectible faciès souriant lui arracha un petit ricanement, comme à chaque fois qu’il s’approchait d’elle. Pour sûr, jamais il ne troquerait cet engin parfait contre l’une de ces machines sans âmes bardées d’électronique. Le côté romantique et bohème de Pierre prenait le dessus dès que l’archaïque 1300 centimètres-cube se réanimait dans un râle assourdissant. Il enclencha la première vitesse, celle-ci craqua un peu comme à son habitude, puis la voiture se mit en mouvement.

Sur le chemin du retour, il crut entrevoir un autre fantôme du passé. Alors qu’il conduisait calmement, ayant presque oublié son récent incident, il vit cette trop brève apparition dans le rétroviseur. Il lui était impossible de mettre un nom sur ce visage, mais une chose était sûre, il ne lui était pas étranger. Cette nouvelle aberration dans une vie bien rangée lui fit accélérer la cadence. Il lui fallait rentrer rapidement chez lui pour trouver enfin un peu de repos. Cette nuit-là, il ne dormit que très passablement, se retournant sans cesse dans son lit humide et poisseux de transpiration. Il fulminait, furieux contre son impuissance face à ce marasme psychologique. Durant toute la soirée, il n’avait fait que se remémorer ces instants brefs mais intenses. Maintenant, il doutait de sa bonne santé mentale. Si cela continuait, il lui faudrait consulter un médecin, peut-être avait-il des poussées de fièvre dues à un virus. C’était assurément l’explication la plus rationnelle. Mais pour l’heure, il devait dormir, car le lendemain un important rendez-vous avec un éditeur l’attendait. Il tenait enfin l’opportunité de voir un jour l’un de ses romans publiés. Son rêve d’avoir son nom au milieu de ceux d’auteurs de renoms dans les étals des librairies qu’il dévalisait chaque semaine allait peut-être enfin devenir réalité. Quoiqu’il en soit, il se devait d’être un minimum présentable, et pour cela il ne lui fallait qu’une seule chose, un bonne nuit de sommeil. Le mythe de l’écrivain alcoolique, sale et mal coiffé, c’est bon pour la littérature ou le cinéma, mais dans la vraie vie, mieux vaut ne pas se présenter à un entretien matinal empestant le whisky bon marché et la cigarette froide.

Le bureau était vaste, décoré de manière très moderne et épuré. Tout le mobilier ainsi que les accessoires semblaient provenir des ateliers des meilleurs designers du moment, un étalage de richesse qui n’impressionnait absolument pas notre écrivain en herbe. Pour être franc, il trouvait cela plutôt vulgaire. Chez lui, les seuls meubles ayant droit de cité étaient des étagères pleines à craquer d’ouvrages lourds. L’entretien se déroulait plutôt bien, l’éditeur faisait preuve de beaucoup d’intérêt pour le travail de Pierre. Mais durant un bref instant, notre futur auteur de « best-seller » un brin crispé, regarda par la grande baie vitrée qui donnait sur la rue; ce geste automatique plus que véritablement curieux le rendit blême. Là, derrière la large vitre, de l’autre côté de la rue, se tenait sa mère décédée il y a moins d’un an. Elle attendait, debout, regardant fixement vers le bureau de l’éditeur. Les maigres stores entre-ouverts n’auraient pu troubler sa vision à ce point. Il ne rêvait pas, cette nouvelle apparition était très différente des deux précédentes, car persistante. Pierre crut défaillir, il réprima un cri puis baragouina une excuse grotesque avant de mettre fin à l’entretien avec précipitation. Une fois dehors, il ne trouva personne, cette portion de la ville étant bien souvent déserte à cette heure-ci de la journée. Un moment, il hésita à retourner chez l’éditeur afin de s’excuser et tenter de rattraper l’affaire, mais cette idée fut vite chassée, sachant qu’il ne trouverait aucune excuse valable. Il passerait assurément pour plus fou qu’il ne l’était déjà. Son doux rêve d’être un jour publié avait sévèrement du plomb dans l’aile. Le lendemain, il prendrait rendez-vous chez le médecin, c’est sûr. Peut-être avait-il une tumeur, elles provoquent parfois des hallucinations. En un court laps de temps, il était passé du statut d’écrivain plein d’avenir à celui de cancéreux en phase terminale. Il entendait déjà ses amis et sa famille pleurer sur son triste sort en déblatérant des banalités. « Si jeune, quelle horreur… » ou encore « c’est toujours les meilleurs qui partent en premiers… ». La colère monta en lui, si forte et incontrôlable. Le voilà, hurlant seul en pleine rue, puis fondant en larmes sur le macadam froid et assez peu réconfortant.

La voiture s’enfonce toujours un peu plus sur cette route de campagne, qui, les nuits d’automne, s’offre des allures de films d’horreur. Pareil paysage devrait stimuler l’inspiration du romancier qui sommeille en lui, mais cette nuit, Pierre n’est pas particulièrement rassuré. Il est encore hanté par les hallucinations des jours précédents et particulièrement celle de la veille, extrêmement perturbante. Revoir sa mère, dont il n’a pas fini de porter le deuil, l’a plongé dans une déprime sévère. Les virages s’enchaînent avec rapidité et régularité; il a beau être profondément troublé, ce parcours tumultueux exige de la concentration. Soudain, au détour d’un virage, il aperçoit une silhouette sur le bord de la chaussée. Une vision spectrale émanant du néant, tel le célèbre mythe de la dame blanche qui fait tant frissonner les enfants. Il reconnait à nouveau son grand-père, le vieil homme se contente de regarder passer la bruyante Volkswagen décrépie. Dans l’habitacle, le cri de terreur de Pierre a quelques secondes durant couvert le son de l’autoradio. Sans même s’en rendre compte, le voilà qui pousse la vieille guimbarde dans ses derniers retranchements. La pauvre automobile peine à rester sur la route, l’arrière se dérobe à chaque virage dans un crissement de pneus strident, tel un cri sordide déchirant la nuit. Cette allure peu commode et risquée force son conducteur à retrouver très vite un rythme de croisière plus orthodoxe. Un scanner! Voilà ce qui lui faut, un scanner du cerveau. Comme ça il sera fixé, soit la tumeur, soit la folie, bien qu’aucune de ces deux solutions ne le réjouisse, mais au moins cela possède le mérite d’être cohérent et réaliste. Peut-être aussi est-il simplement surmené, il faut bien dire qu’il n’a pas compté ses heures pour terminer ce fichu bouquin dans les temps. Le burn-out n’épargne pas les artistes, bien au contraire, ce sont tous des dépressifs en devenir se dit-il. Que l’éditeur ne le rappelle pas, ce n’est pas plus mal, au moins il n’aura pas à assumer un échec cuisant, ou subir une lourde promotion dans le cas contraire. A cet instant, il se fait la promesse de lever un peu le pied, aussi bien sur le plan professionnel qu’au volant. Mais très vite, un nouveau virage aura raison de ses bonnes résolutions toutes nouvelles. Une autre vision s’offre à lui, un second fantôme sort du placard, mais celui-ci est plus une vue de l’esprit, un souvenir d’enfance, qu’une personne faite de chair et d’os. Il s’agit d’une grande-tante chez qui il avait passé quelques vacances étant tout petit. Cette brave dame était morte quand il était âgé de sept ans. Elle aussi ne fait que contempler fixement la voiture sur son passage. Perdant tout sens commun, Pierre rétrograde, puis enfonce l’accélérateur, il enchaîne les virages avec une dextérité toute neuve, la Volkswagen se cabre, puis se tasse. Le moteur placé en porte-à-faux arrière la déséquilibre, elle chasse, mordant parfois l’herbe, labourant les bas-côtés, générant de gigantesques gerbes de terre humide. Soudain, elle s’immobilise dans un tonitruant bruit de casse mécanique… Il semblerait que la brave coccinelle soit déjà lasse de ce mauvais traitement fort peu habituel. Dans la faible lueur des phares, les volutes de la brume automnale dessinent d’étranges vagues sans fin. Au loin, une femme vêtue d’une longue robe blanche se tient debout au beau milieu de route. Elle s’avance doucement vers l’automobile inerte. Pierre reconnait sa mère, ou du moins son spectre. Pris de panique, il tente de réanimer la voiture en tournant la clé de contact. A ce moment précis, un flash lumineux l’aveugle, accompagné d’un brouhaha de sons électroniques. Il distingue également des voix, mais leurs paroles sont indéchiffrables. Cela ne dure qu’une fraction de seconde, puis le calme revient. A peine a t-il le temps de se réhabituer à l’obscurité, qu’il constate que les trois fantômes entourent maintenant la voiture. Le voilà pris au piège, dans les griffes de sa propre folie, incapable de se résonner. Il tente à nouveau de démarrer la machine récalcitrante. Un second flash, plus fort, plus aveuglant. « Il lutte, n’arrêtez pas!!! » Les sons sont saturés, il entend des voix, capte des paroles cryptiques, leurs sens lui échappent. « Il lutte, n’arrêtez pas!!! ». Puis, comme une histoire se répétant sans fin, l’obscurité et le silence reprennent l’avantage. Les fantômes se tiennent près de la porte conducteur. Il tourne une nouvelle fois la clé de contact. Flash. « Il lutte, mais ce n’est pas suffisant, continuez encore un peu!!! », « N’arrêtez pas!!! ». Les sons se font plus faibles, ne demeurent que de lointains échos tourbillonnant dans son crâne engourdi. Une nouvelle fois, les ténèbres de la nuit le rappellent brusquement, la portière de la voiture est maintenant ouverte. Les spectres du passé sont toujours là, immobiles. Pierre observe ces visages vaporeux qui n’ont rien de menaçant, sa mère esquisse un sourire rassurant, ce même sourire qu’il a vu un millier de fois. Il sort finalement de la voiture, tout est enfin clair.

« Nous l’avons perdu, arrêtez tout! Heure du décès: 0h15! ». La coccinelle est affaissée, retournée sur son toit, la partie gauche enroulée autour d’un grand chêne. Près d’elle, les secours s’affairent, les flashs réguliers des gyrophares d’ambulances gratifient la nuit campagnarde d’une intense danse lumineuse et colorée.

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2 commentaires sur “SUR UNE ROUTE BRUMEUSE – Toorsch’ – 2013

  1. Chris dit :

    Fantastique…;)

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