PACER X

samedi, octobre 21st, 2017 par Toorsch

pAceR X

Nous brûlons tous d’un feu provisoire, c’est ainsi, prétendre le contraire serait bien prétentieux de ma part. D’autant plus que je conduis sur cette route côtière et sinueuse depuis des heures au volant d’une AMC Pacer X de 1977 franchement fatiguée. Le jour décline, l’astre de feu semble vouloir plonger dans l’océan pour enfin se rafraîchir un peu, comme nous plongeons dans un bain après une journée trop chaude. A chaque virage, les tremblements venant du volant sonnent comme autant de mises en garde, ils semblent vouloir m’avertir que quelque chose dans la direction va se détacher et que la voiture passera par dessus la barrière de sécurité pour plonger elle aussi dans l’océan. Je sais que ça n’arrivera pas et ce même si je lâchais le volant en pleine courbe. J’ai l’impression d’être sur la route depuis des mois, je voulais juste rentrer à la maison, mais c’est un long voyage. Il y a toujours une embûche ou un événement en apparence anodin pour faire dévier ma course, pour m’éloigner chaque fois un peu plus de chez moi. Assis derrière le volant, le capot jaune pâle de l’auto fixant la route comme un chien policier flairant une piste, je me laisse porter. Comprenez bien, c’est la voiture qui me porte, c’est elle qui m’amène à prendre conscience du monde qui m’entoure, c’est elle encore qui décide du point de chute.

Je partais au boulot tôt le matin et rentrais tard le soir, je caressais le chien puis allais me coucher. Pas le temps de réfléchir, embarqué dans une vie routinière d’employé de bureau. Le genre de vie qui vous ronge comme la rouille, petit à petit. Je suis fatigué, je serre un peu plus le volant. Le chien dort d’un sommeil lourd, couché sur la banquette arrière usée en simili cuir marron. Lui aussi est fatigué. Lui aussi se laisse porter par la voiture. La nuit est maintenant tombée et le monde semble lentement se métamorphoser. Le grand théâtre d’ombre donne chaque nuit une représentation nouvelle d’une pièce à la fois éphémère et éternelle. Au travers du faible éclairage de la Pacer, je jouis de mon propre poste d’observation. C’est la nuit que la voiture exprime l’entièreté de son talent, la nuit toujours qu’elle communique le plus. C’est la nuit que s’établissent ce que j’appelle les connexions.  

Parfois, très tard, dans les ténèbres nocturnes, la Pacer s’anime dans un fracas irréel, semblant vouloir aspirer vers elle toutes les sources lumineuses alentour afin de les faire rejaillir au travers d’un filtre aveuglant. Dans ces moments, elle émet également un bruit strident, semblable à celui d’un thérémine qu’on aurait branché sur un ampli de guitare. Autour d’elle, le monde et la perception s’altèrent, la courbe du temps se déforme esquissant des vagues éphémères, le vent accélère brutalement pour stopper net l’instant d’après, la chouette manque un battement d’aile et par là même sa proie, et comme des contenus subliminaux insérés sur une pellicule de film, furtivement notre réalité s’entrouvre sur une multitude d’autres. Puis tout redevient noir et le grand silence s’installe. Un silence si fort qu’il me permet d’entendre le sang pulser frénétiquement dans mes veines. Je crois que la Pacer parle, mais je ne comprends pas encore son violent langage.

Au matin, il me semble avoir rêvé tout cela, quand la lumière crue du jour automnal chasse les fantômes de la nuit et les aberrations de la voiture. Je fixe la buée sur le pare-brise durant de longues minutes et contemple le tableau de bord marron au plastique craquelé. Quand elle est éteinte, inanimée de la sorte, rien ne laisse imaginer que la Pacer soit capable de se transformer ainsi, d’établir des connexions, et, j’imagine, de dire d’importantes choses. Le chien se réveille à son tour, il gémit et me regarde tristement. « Je sais Vigo, nous sommes loin de chez nous, nous dormons dans une voiture garée au fin fond d’un chemin de forêt et cette voiture est possiblement une porte vers une autre dimension… Je sais mon petit Vigo, moi aussi je trouve ça fou. » J’ouvre la portière, sors de la Pacer, rabats le siège conducteur afin de laisser le chien s’évader, lui comme moi devons soulager notre vessie. Sous mes pieds, un tapis de feuilles multicolores recouvre le sol, Halloween approche déjà. Je n’ai pas vu le temps passer depuis ce jour d’été, quand elle est entrée dans ma vie.

« La voiture d’occasion la moins chère du monde, fiston ! »

Elle attendait là, entreposée au milieu d’autres véhicules de seconde et troisième main. Encore plus piteuse que ses camarades d’infortune, car c’est une Pacer, ce qui par défaut la rend parfaitement ridicule, jaune pisse de surcroît, avec un intérieur marron et des enjoliveurs rouillés. Le gros vendeur à la cravate tachée de café avait beau me dire que c’était la voiture d’occasion la moins chère du monde tout en étant un collector prisé des amateurs de cinéma, sous prétexte qu’un exemplaire fut ironiquement utilisé dans Wayne’s World, je me demandais comme l’on peut à ce point rater sa vie, pour être contraint de franchir, à plus de trente ans, les portes d’un concessionnaire véreux et devoir acheter une Pacer X de 1977.

L’hiver recouvre maintenant le paysage d’un épais manteau neigeux, il devient de plus en plus difficile de dormir à l’intérieur de la voiture. Même si les grands arbres décharnés nous protègent du vent et des fortes précipitations comme ils le peuvent, le climat est vraiment trop hostile. Je dors désormais avec Vigo sur la banquette arrière, recouvert d’une couverture de survie. Les connexions se sont multipliées ces dernières semaines, toujours plus intenses, plus lumineuses et plus stridentes. Comme si la voiture était sur le point d’accomplir son grand oeuvre. Il y a deux nuits, lors d’une connexion plus fameuse encore, une silhouette humanoïde est apparue dans le halo lumineux entourant la Pacer. Elle est restée figé comme une statue un court instant, sans doute surprise d’avoir été arrachée à son univers ou de voir le fruit de ses efforts d’évasion enfin récompensé, puis s’est évaporée dans la forêt. Vigo hurlait à la mort, j’ai parfois l’impression qu’il comprend instinctivement les connexions à un degré qu’aucun humain ne comprendra jamais. La seule chose dont je suis certain, c’est que la Pacer a permis à une créature d’un autre monde de pénétrer dans le nôtre.

Je suis finalement rentré chez moi au printemps. Fatigué d’un hiver sans fin et d’être aux premières loges de perturbations fantastiques. J’ai remisé la Pacer dans le garage situé derrière la maison, pour ne plus jamais l’en sortir. Certaines nuits, Vigo se poste devant la porte cadenassée et hurle à la mort, mais la voiture reste désespérément silencieuse. Nous brûlons tous d’un feu provisoire.

Toorsch’  

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