CABIN OF FEAR N°7

samedi, avril 7th, 2018 par Toorsch

A ce stade, je crois qu’il va falloir que nous ayons une petite conversation. Vous savez que je vous trouve délicieuses mes petites goules, mais votre addiction pour les horreurs distillées dans La Cabane de la peur m’inquiète un peu.

NIGHTSHIFTER 1997

Un escadron de voitures de police file toutes sirènes dehors au travers des rues de Renegade, une petite bourgade du Texas rural. En tête de cortège se trouve la Ford Crown Victoria du Shérif local, un certain Brian Birack, un gars du coin. Le siège passager est occupé par le maire de la ville, John Armitage. Si ce notable a pris part à l’opération de police la plus phénoménale qu’ait connu sa commune, ce n’est pas un hasard, c’est comme qui dirait personnel. Il y a plusieurs années de ça, un tueur en série se faisant appeler le NightShifter a sévi à Renegade. En l’espace de huit mois, ce fils de pute a assassiné cinq jeunes filles à l’aide de sa Dodge Charger. Il ne fut jamais arrêté.

A l’époque, John Armitage se trouva même contraint, à contre-cœur, de congédier l’ancien shérif de Renegade, un ami à lui tout droit débarqué de Detroit, un certain Burt Jackson. Un gars redoutablement efficace habituellement, mais qui a totalement foiré sur l’affaire du NightShifter. De plus, les habitants du coin ne sont pas du genre à se laisser dicter leur conduite par un étranger. Autrement dit, tout ce qui n’est pas natif de Renegade.

Depuis cette période trouble, le NightShifter n’a plus frappé. Certaines jeunes filles en manque de sensations fortes disent avoir vu passer la Dodge dans les rues de Renegade la nuit, mais tout le monde s’accorde à dire que cela tient plus de la légende urbaine, que du témoignage fiable. Le NightShifter s’est évaporé comme il est apparu. Jusqu’à la nuit dernière. Sa dernière victime se nomme Laurie Cane, une fille bien. Elle rentrait chez elle à vélo après son job de babysitter, en coupant par la 615, une route de forêt, quand sur les coups de minuit, elle fut frappée par une puissante muscle car lancée à pleine allure. Exactement le mode opératoire du NightShifter.

Les autorités auraient sans doute privilégié la piste d’un copycat, si le NightShifter n’avait pas commis deux erreurs monumentales. Le première, faire demi-tour pour revenir sur les lieux du crime s’assurer que sa victime était bien morte, sans pour autant descendre de son véhicule. La seconde, et non des moindres, est d’avoir raté son coup. Laurie est une gamine rusée, et malgré les atroces douleurs lui déchirant le corps, elle a su berner son bourreau. Mais surtout, elle a formellement identifié Burt Jackson comme étant le NightShifter.  

“ Bordel Birack, appuie sur le champignon !

– Je fais ce que je peux monsieur le maire, mais ce n’est pas facile avec les tréteaux qu’on se traîne ! On n’ira pas plus vite avec cette caisse ! Quand je vous dis que nous avons besoin de budget, je ne plaisante pas ! Le moindre ado avec une merde japonaise un peu customisée nous met la pâté.

– Eh merde ! Merde ! Merde ! Putain de merde ! Comment avons-nous pu être aussi aveugle, c’était pourtant évident ?!

– Personne ne pouvait imaginer un truc pareil, c’était le shérif quand même ! 

– J’aurais du être plus vigilant…

– Vous n’y êtes pour rien dans cette sordide affaire.

– J’ai connu Burt au collège il y a bien longtemps, nous étions toujours fourrés ensemble. Quand il était shérif, il venait manger à la maison le dimanche, j’allais chez lui regarder le football… Et je n’ai rien vu !

– Laissez tomber monsieur, on arrive devant sa baraque.”

L’escadron le plus imposant de l’histoire de Renegade se déploie rapidement devant la maison décrépie de Burt Jackson. Bloquant ainsi toutes les issues possibles. Mais malheureusement pour les forces de l’ordre, l’endroit est désert. La fumée s’échappant du garage laisse imaginer que le fuyard n’est pas bien loin. Les rugissements de la Dodge se font entendre à quelques rues de là. Tout en se séparant afin de couvrir chaque artère de la ville, l’escadron reprend sa course infernale telle une meute de chiens de chasse aux basques de leur proie.

Quelques minutes plus tard.

“ Birack regarde ! Il est là, il coupe par la 615 en direction de Serlingtown !

– S’il arrive à quitter l’Etat, on est dans la merde, je lance un appel aux autres voitures !

– Non laisse ! Cette affaire doit se régler d’homme à homme !

– Mais enfin, vous avez perdu la tête !

– Fais ce que je te dis Birack ou tu iras pointer au chômage !”

La Ford Crown Victoria du shérif dérappe, se cabre, puis s’élance à son tour sur la 615. John Armitage saisit son .38 Special et vide son chargeur en direction de la Dodge de Burt Jackson. Mais bien entendu, aucune des balles n’atteint sa cible. La puissante muscle car noire hurle de plus belle, ses échappements crachent des flammes à chaque accélération et très vite, ses feux arrières disparaissent tels de longs fantômes horizontaux dans les ombres du soir. Sous les regards impuissants de Birack et Armitage, la Dodge quitte la 615, puis le comté et enfin l’état du Texas.

“ Nous sommes arrivés à la frontière monsieur, il nous a baisés.

– Birack, donne-moi les clés de la caisse et rentre à Renegade.

– Mais enfin…

– Bordel ! Ne discute pas mes ordres ! Tu n’auras qu’à dire que je t’ai braqué avec mon arme ! Tu n’as aucun pouvoir légal passé ce panneau. Et franchement, tu ne mérites pas toute cette merde, tu as toujours été un bon shérif, c’est pas donné à tout le monde. Mais maintenant file-moi ces foutues clés ! Je vais régler cette affaire à ma manière !”

Brian Birack regarde sa voiture de service disparaître à son tour dans l’obscurité. On retrouvera le corps de John Armitage une semaine plus tard à quelques mètres de la Crown Victoria sur un parking abandonné de Serlingtown. Écrabouillé par une voiture lancée à pleine allure.

LA LÉGENDE DE CHOOLO 

Préface

Je m’appelle Stephen Hatecroft, mais ça vous le savez sans doute déjà puisque vous tenez entre les mains ce qui devait être mon nouveau roman, La Légende de Choolo. Autant rompre le suspense tout de suite, ce qui n’est pas dans mes habitudes, celui-ci ne verra probablement jamais le jour. Vous n’êtes pas sans savoir, si vous avez suivi les dernières actualités concernant l’édition artistique, que désormais chaque auteur de fiction est soumis à un nombre limité de mots, valant pour l’intégralité de sa carrière, tous supports confondus. Une sorte d’obsolescence programmée permettant le renouvellement des auteurs et théoriquement des idées.

J’ai reçu, sous pli recommandé avec accusé de réception, ma lettre d’information du Consortium des éditeurs associés et de la Ligue de régulation des auteurs m’annonçant l’épuisement imminent de mon crédit alors que je travaillais à l’élaboration de La Légende de Choolo. Ce nouvel accord étant rétroactif, il s’étend donc logiquement à toute oeuvre publiée par une maison d’édition ou à compte d’auteur. Je savais ma fin proche, mais pas tant, j’imaginais aisément pouvoir encore publier plusieurs romans ainsi que quelques courtes nouvelles. Ce n’est pas les idées qui me manquent. Le fait est que je suis victime de mon succès, mais surtout de plusieurs clauses particulièrement fourbes dont les syndicats ayant ratifié l’accord se sont bien gardés de nous informer. Jugez par vous-même mes amis:

  • Clause 1.1.3 : Toute traduction d’une oeuvre de fiction ou d’un essai dans une langue étrangère à celle de l’auteur sera pris en compte à hauteur de 30% du nombre de mots contenus dans ladite traduction, impactant de ce fait le compte de mots général de l’auteur.
  • Clause 2.1.4 : Sera également pris en compte, à hauteur de 25%, les statuts faisant publicité de son oeuvre posté par l’auteur sur les réseaux sociaux.

Mes romans ayant été traduits dans presque tous les dialectes que ce monde ait enfanté, autant vous dire que mon solde s’est très vite avéré dangereusement bas. Et si vous pensiez me venir en aide en me soumettant vos idées de pseudonymes, sachez qu’il existe également une clause pour cela. Le renouvellement théorique des idées me semble soudain être un concept bien cruel.

Certes, mon style peut paraître désuet en comparaison de la vélocité verbale de cette jeune garde qui pointe le bout de sa plume, mais j’aurais pu arranger ça ! Et puis merde, non, je n’ai rien à arranger du tout, je suis Stephen Hatecroft ! J’ai vendu plus de livres que quiconque et ça vous ne me l’enlèverez pas. Je suis ce putain de Stephen Hatecraft, cela pose-t-il un problème à quelqu’un ? Je suis comme Sam Hall, je vous déteste tous ! Ou comme l’aurait dit le monstre-terre Choolo : Kvark Likksgonas Revarto ! La littérature n’est pas un jeu d’élimination. Tu vas voir que bientôt ils vont tous nous fourrer dans une télé-réalité, avec à la clé un crédit ténu de mots. Les chiens ! J’ai l’impression d’être coincé dans mon imaginaire, dans un monde tordu tout droit échappé des pages noircies de mes manuscrits.

Une dernière chose, ne vous étonnez pas si à l’avenir vous

PACER X

Nous brûlons tous d’un feu provisoire, c’est ainsi, prétendre le contraire serait bien prétentieux de ma part. D’autant plus que je conduis sur cette route côtière et sinueuse depuis des heures au volant d’une AMC Pacer X de 1977 franchement fatiguée. Le jour décline, l’astre de feu semble vouloir plonger dans l’océan pour enfin se rafraîchir un peu, comme nous plongeons dans un bain après une journée trop chaude. A chaque virage, les tremblements venant du volant sonnent comme autant de mises en garde, ils semblent vouloir m’avertir que quelque chose dans la direction va se détacher et que la voiture passera par dessus la barrière de sécurité pour plonger elle aussi dans l’océan. Je sais que ça n’arrivera pas et ce même si je lâchais le volant en pleine courbe. J’ai l’impression d’être sur la route depuis des mois, je voulais juste rentrer à la maison, mais c’est un long voyage. Il y a toujours une embûche ou un événement en apparence anodin pour faire dévier ma course, pour m’éloigner chaque fois un peu plus de chez moi. Assis derrière le volant, le capot jaune pâle de l’auto fixant la route comme un chien policier flairant une piste, je me laisse porter. Comprenez bien, c’est la voiture qui me porte, c’est elle qui m’amène à prendre conscience du monde qui m’entoure, c’est elle encore qui décide du point de chute.

Je partais au boulot tôt le matin et rentrais tard le soir, je caressais le chien puis allais me coucher. Pas le temps de réfléchir, embarqué dans une vie routinière d’employé de bureau. Le genre de vie qui vous ronge comme la rouille, petit à petit. Je suis fatigué, je serre un peu plus le volant. Le chien dort d’un sommeil lourd, couché sur la banquette arrière usée en simili cuir marron. Lui aussi est fatigué. Lui aussi se laisse porter par la voiture. La nuit est maintenant tombée et le monde semble lentement se métamorphoser. Le grand théâtre d’ombre donne chaque nuit une représentation nouvelle d’une pièce à la fois éphémère et éternelle. Au travers du faible éclairage de la Pacer, je jouis de mon propre poste d’observation. C’est la nuit que la voiture exprime l’entièreté de son talent, la nuit toujours qu’elle communique le plus. C’est la nuit que s’établissent ce que j’appelle les connexions.  

Parfois, très tard, dans les ténèbres nocturnes, la Pacer s’anime dans un fracas irréel, semblant vouloir aspirer vers elle toutes les sources lumineuses alentour afin de les faire rejaillir au travers d’un filtre aveuglant. Dans ces moments, elle émet également un bruit strident, semblable à celui d’un thérémine qu’on aurait branché sur un ampli de guitare. Autour d’elle, le monde et la perception s’altèrent, la courbe du temps se déforme esquissant des vagues éphémères, le vent accélère brutalement pour stopper net l’instant d’après, la chouette manque un battement d’aile et par là même sa proie, et comme des contenus subliminaux insérés sur une pellicule de film, furtivement notre réalité s’entrouvre sur une multitude d’autres. Puis tout redevient noir et le grand silence s’installe. Un silence si fort qu’il me permet d’entendre le sang pulser frénétiquement dans mes veines. Je crois que la Pacer parle, mais je ne comprends pas encore son violent langage.

Au matin, il me semble avoir rêvé tout cela, quand la lumière crue du jour automnal chasse les fantômes de la nuit et les aberrations de la voiture. Je fixe la buée sur le pare-brise durant de longues minutes et contemple le tableau de bord marron au plastique craquelé. Quand elle est éteinte, inanimée de la sorte, rien ne laisse imaginer que la Pacer soit capable de se transformer ainsi, d’établir des connexions, et, j’imagine, de dire d’importantes choses. Le chien se réveille à son tour, il gémit et me regarde tristement. « Je sais Vigo, nous sommes loin de chez nous, nous dormons dans une voiture garée au fin fond d’un chemin de forêt et cette voiture est possiblement une porte vers une autre dimension… Je sais mon petit Vigo, moi aussi je trouve ça fou. » J’ouvre la portière, sors de la Pacer, rabats le siège conducteur afin de laisser le chien s’évader, lui comme moi devons soulager notre vessie. Sous mes pieds, un tapis de feuilles multicolores recouvre le sol, Halloween approche déjà. Je n’ai pas vu le temps passer depuis ce jour d’été, quand elle est entrée dans ma vie.

« La voiture d’occasion la moins chère du monde, fiston ! »

Elle attendait là, entreposée au milieu d’autres véhicules de seconde et troisième main. Encore plus piteuse que ses camarades d’infortune, car c’est une Pacer, ce qui par défaut la rend parfaitement ridicule, jaune pisse de surcroît, avec un intérieur marron et des enjoliveurs rouillés. Le gros vendeur à la cravate tachée de café avait beau me dire que c’était la voiture d’occasion la moins chère du monde tout en étant un collector prisé des amateurs de cinéma, sous prétexte qu’un exemplaire fut ironiquement utilisé dans Wayne’s World, je me demandais comme l’on peut à ce point rater sa vie, pour être contraint de franchir, à plus de trente ans, les portes d’un concessionnaire véreux et devoir acheter une Pacer X de 1977.

L’hiver recouvre maintenant le paysage d’un épais manteau neigeux, il devient de plus en plus difficile de dormir à l’intérieur de la voiture. Même si les grands arbres décharnés nous protègent du vent et des fortes précipitations comme ils le peuvent, le climat est vraiment trop hostile. Je dors désormais avec Vigo sur la banquette arrière, recouvert d’une couverture de survie. Les connexions se sont multipliées ces dernières semaines, toujours plus intenses, plus lumineuses et plus stridentes. Comme si la voiture était sur le point d’accomplir son grand oeuvre. Il y a deux nuits, lors d’une connexion plus fameuse encore, une silhouette humanoïde est apparue dans le halo lumineux entourant la Pacer. Elle est restée figé comme une statue un court instant, sans doute surprise d’avoir été arrachée à son univers ou de voir le fruit de ses efforts d’évasion enfin récompensé, puis s’est évaporée dans la forêt. Vigo hurlait à la mort, j’ai parfois l’impression qu’il comprend instinctivement les connexions à un degré qu’aucun humain ne comprendra jamais. La seule chose dont je suis certain, c’est que la Pacer a permis à une créature d’un autre monde de pénétrer dans le nôtre.

Je suis finalement rentré chez moi au printemps. Fatigué d’un hiver sans fin et d’être aux premières loges de perturbations fantastiques. J’ai remisé la Pacer dans le garage situé derrière la maison, pour ne plus jamais l’en sortir. Certaines nuits, Vigo se poste devant la porte cadenassée et hurle à la mort, mais la voiture reste désespérément silencieuse. Nous brûlons tous d’un feu provisoire.

 

NIGHTSHIFTER 1997, LA LÉGENDE DE CHOOLO et PACER X par TOORSCH'
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