Renaud, pourquoi d’abord? 75-95

jeudi, mai 8th, 2014 par Toorsch

Depuis longtemps Renaud nous a laissé tomber (ou béton, c’est selon), le salaud, il a baissé les bras pour partir se réfugier dans les jupons de la fée anisée, cette salope. Longtemps, je lui en ai voulu, je n’écoutais plus ses disques, trop de mépris et de trahison. Et pourtant, depuis un petit moment déjà, je réhabilite, je redécouvre l’homme et son oeuvre avec le plaisir des premiers jours, le doux parfum des premières fois. C’est que le gars a bercé mon adolescence, ses albums ont rythmé ma vie de jeune homme cherchant des causes à porter avec la démagogie entière et forte de l’ignorant. Bien sûr Renaud est manichéen, mais ce reproche trop souvent entendu n’en est pas un, car il l’est avec la droiture du cœur, l’aplomb du poète et la faiblesse de l’homme. Gavroche, loubard, tendre ou alcoolique, le Renard endosse chaque rôle à l’extrême et jusqu’à l’épuisement. Malheureusement, celui du soiffard a la peau dure, il a eu raison de son inspiration et très probablement de sa vie. Renaud s’est fait dévorer par le Renard, tout comme Gainsbourg par Gainsbarre, cet exemple-étalon tout autant pathétique. Gainsbarre, le monstre de foire ou Renard l’alcoolo solitaire hibernant dans sa tanière, refuge d’un éternel hiver; les deux sont tristes à pleurer. Eh Renaud, pourquoi d’abord tu joues au con? 

Allez en souvenir du bon vieux temps, et des larmes pleins nos bières, nous allons voyager ensemble de Paname à la Belle de Mai. Un bien joli parcours, une épopée longue de vingt ans et lourde d’une dizaine d’albums studio, tous de qualité.

1975 – « Amoureux de Paname »

Un premier album encore très hésitant, mais qui contient tout de même son lot de titres forts dont le légendaire brûlot « Hexagone ». Au rayon des bonnes choses on retiendra également « Société, tu m’auras pas! » ou encore « Amoureux de Paname », une étrange charge anti-écolo à l’opposée des convictions futures du chanteur énervant. Gageons qu’il ne s’agisse que de provocation gratuite et puérile. Sur ce premier disque Renaud joue encore un rôle de composition de chanteur réaliste, « La java sans joie » ou « Le gringalet », tout cela fleure bon les influences mal digérées. Le loubard causant le verlan n’a pas encore fait son apparition, le blouson de cuir non plus. « Amoureux de Paname » n’est pas un indispensable, mais malgré sa production hasardeuse et son écriture manquant encore souvent d’assurance, il mérite qu’on y prête une oreille attentive.

1977 – « Laisse béton » ou Place de ma mob’

C’est ici que les choses sérieuses commencent, avec ce deuxième album, Renaud trouve enfin le ton qui va faire sa gloire. La mob’, le cuir, les Santiags et le verlan, autant d’ingrédients qui s’inscriront durablement dans l’ADN du chanteur. Le disque s’ouvre avec le tube « Laisse béton », une fresque de la loose superbement bien écrite et rondement menée. L’album contient également la très belle « Chanson du loubard » écrite en partenariat avec Muriel Huster ou encore « Les charognards », un morceau d’une noirceur abyssale qui raconte l’histoire vraie d’un braquage qui tourne mal. Dans un autre registre, Renaud nous offre aussi quelques chansons non dénuées d’humour telles que « Germaine » ou « Mélusine ». En douze morceaux et quelques trente-cinq minutes Renaud entre avec fracas dans la cours des grands, le succès est enfin au rendez-vous.

1979 – « Ma Gonzesse »

En 1979 Renaud publie un troisième album plus tendre, moins énervé et pour tout dire, un peu en-dessous. Loin d’être mauvais « Ma Gonzesse » pêche tout de même par son manque de titres forts. Il y a bien sûr « Chanson pour Pierrot » ou encore « Ma gonzesse » qui deviendront des classiques du répertoire live du chanteur. Mais à côté de cela, « Chtimi Rock » ou « Sans Dec' » donnent un peu dans le remplissage, ces titres plus faibles demeurent tout de même très agréable, malgré un réel manque d’envergure. L’écriture s’affine encore un peu sur « La tire à Dédé », un portrait à la fois concis et complet, drôle et émouvant, violent et tendre. Du Renaud dans toute sa splendeur. 

1980 – Marche à l’ombre

Renaud entre dans les eighties avec un album teigneux jusqu’au bout des ongles, qui débute avec la chanson-titre, une sorte de remake inversé et énervé de « Laisse béton ». Le succès va grandissant; l’expression « Marche à l’ombre » entrera elle aussi dans le langage courant. Autre marlou, autre climat, voici que débarque Gérard Lambert, le Hell’s Angel maudit; dans ce morceau, Renaud abat le quatrième mur et s’offre le rôle du petit prince du bitume, hilarant. Nouvelle fresque sociale avec « Dans Mon H.L.M », qui confirme encore un peu plus les talents de portraitiste du chanteur énervant. Au travers de la faune d’une cage de béton, Renaud dresse un joli panorama de la société française d’alors. Avec « Où c’est que j’ai mis mon flingue? » le loubard dézingue tout ce qui bouge: flics, bourgeois, journalistes, politiques et même le show-biz, tout le monde y passe et c’est bien fait pour leurs gueules de cons! Qu’il est bon de tirer à vue parfois. Marche à l’ombre reste encore aujourd’hui l’un des albums les plus aboutis Renaud.

1981 – Le retour de Gérard Lambert

Dans la continuité de Marche à l’ombre, le chanteur énervant publie Le retour de Gérard Lambert en 1981. L’album se veut plus varié que son prédécesseur, la sonorité est également plus marquée par les années 80. « Banlieue Rouge » dépeint le portrait d’une vie ordinaire baignant dans l’ennui banal d’une banlieue terne, grise avant d’être rouge. Le semi-autobiographique « Manu » raconte déjà la peine et la fausse consolation que l’on trouve dans l’alcool, mais toujours avec l’espoir et l’envie de combattre. La résignation n’est pas encore à l’ordre du jour. Le très cinématographique « Retour de Gérard Lambert » apporte un peu de légèreté et d’humour ciselé en guise d’air frais. Entre un hommage à son grand-père du côté maternel (« Oscar »), une chronique anti-dope (« La Blanche »), une autre anti-cons (« Mon beauf' »), Le retour de Gérard Lambert ne manque pas de moments forts ni de variété.

1983 – Morgane de toi

L’album de la maturité, celui par qui le succès devient réellement colossal, peut-être même trop pour le communiste Renaud. Après avoir pris le large à bord de son propre bateau, le loubard au cœur tendre regagne la terre ferme avec dans sa besace une série de chansons absolument géniales. Avec « Morgane de toi » ou « En Cloque », c’est le Renaud père de famille qui parle, un homme nouveau, un homme plus tendre. « Dès que le vent soufflera » quant à lui, est le récit du fameux périple raté sur les océans du globe; un autre classique immédiat. Toujours engagé, le Séchan ne cesse de prendre partie pour diverses causes telles que l’intégration (« Deuxième génération »), ou l’écologie et le service militaire (« Le déserteur »). « Près des autos-tamponneuses » prouve que que le chanteur n’a rien perdu de son humour si particulier, plus british que franchouillard. Morgane de toi est le premier album de Renaud à dépasser le million d’exemplaires vendus.

1985 – Mistral gagnant

Le succès toujours grandissant, Renaud publie l’album Mistral gagnant tout en fêtant ses dix ans de carrière, c’est également son premier disque pour la major Virgin. Enregistré en partie aux États-Unis, cet opus se veut plus dans l’air du temps soniquement parlant. Ainsi les rock lourds, tels que « Fatigué » ou « Si t’es mon pote », ont plutôt mal vieilli malgré leurs qualités intrinsèques. L’album est porté aux nues via son morceau-titre, peut-être la chanson la plus connue du chanteur. Une fable empreinte d’une forte nostalgie de l’enfance disparue, doublée d’une déclaration d’amour à sa fille Lolita. Avec « Miss Maggie », c’est le Renaud vachard qui fait son grand retour en fustigeant violemment mais intelligemment Margaret Tatcher. Les anglais ne goûteront que très modérément l’humour acerbe de notre trublion national. Une nouvelle fois, Renaud prendra la défense de l’enfance corrompue par l’adulte au travers de « Morts les enfants », un titre dur et sans concessions. Agitateur de conscience le Renard

1988 – Putain de camion

Coluche est décédé, les illusions rouges sont mortes de leur belle mort, c’est la fin de la parenthèse enchantée pour Renaud. « Lolita n’a plus de parrain, nous on n’a plus notre meilleur copain… », ces paroles résument assez bien le climat régnant, l’ambiance n’est plus à la fête. Putain de camion, l’album ne rencontra pas la même gloire auprès du public que les deux précédents, la faute sans doute à une production médiocre et des chansons globalement moins bonnes. Hommage en noir et blanc au vieux Paris de Robert Doisneau avec le splendide « Rouge-Gorge »; hommage toujours, mais à Johnny Clegg cette fois, via le très engagé « Jonathan ». Sur ce disque Renaud se tourne définitivement vers le monde et plus particulièrement vers l’Afrique, il profite également de son brûlot sombre « Triviale Poursuite », pour rendre à son tour honneur a Nelson Mandela.

1991 – Marchand de cailloux

Sonorités irlandaises ou plus éthérées, c’est un Renaud métamorphosé qui revient en cet automne 1991. Si le chant est plus posé et la musique plus naturelle, le fond lui est toujours aussi engagé. Un engagement qui désormais prend des allures plus poétiques et imagées. « L’aquarium » en est un bel exemple, Renaud y fustige tous les preneurs de têtes, mais avec malice et intelligence. La récurrente nostalgie de l’enfance fait elle aussi son grand retour, « Les dimanches à la con » raconte l’ennui des fins de semaines et l’angoisse des lundi d’école. Basé sur traditionnel irlandais, mais aussi sur une chanson de Bourvil, « La ballade Nord-Irlandaise » traite de l’éternelle guerre religieuse qui gangrène le vert pays de la Guiness. Il y a aussi sur ce disque un vibrant hommage à Mitterand et un autre moins vibrant au Paris-Dakar. Marchand de cailloux est un album finalement assez méconnu, qui mérite pourtant d’être redécouvert.

1994 – A la Belle de Mai

Encore moins réputé que le précédent (« seulement » 600.000 exemplaires vendus, soit l’un des plus mauvais scores de la carrière du chanteur), A la Belle de Mai est à mon sens le meilleur album de Renaud. Musicalement plus abouti, poétiquement plus poétique, cet opus mérite sa place au panthéon de la musique d’ici. « La ballade de Willy Brouillard », « Le sirop de la rue » ou « Son bleu », rien que du sublime, Renaud a pour l’occasion des ses quarante printemps, trempé sa plume dans la plus belle des encres. L’album se clôt sur un pamphlet antimilitariste nommé « La médaille ». Cette chanson créa une nouvelle fois la polémique suite à sa diffusion sur France-Inter, l’ASAF (Association de Soutien à l’Armée Française) porta plainte contre la radio jugeant les paroles trop offensantes. Une offense bien méritée et menée sans la moindre vulgarité qui plus est. Du grand art.

Pour « La médaille » et tout le reste, Renaud laisse pas béton…

Toorsch’

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9 commentaires sur “Renaud, pourquoi d’abord? 75-95

  1. Jimmy Jimmi dit :

    Ce que j’aurais éventuellement à reprocher à Renaud, ce sont ces grosses guitares aux si vilains sons et son « désengagement »: sur les « live » les plus récents, il semble s’excuser chaque fois qu’il chante des textes « politiques », en lançant de maigres vannes du genre: « Je devais être vachement énervé, le jour ou j’ai pondu ça. ». Pour moi, son tout premier reste son meilleur.

  2. jerry ox dit :

    Un joli résumé des 20 premières années de la carrière (et quelle carrière !!) de Renaud. Je trouve , pour ma part , les albums « Marchand de cailloux » et  » A la belle de mai » un peu en dessous des précédents . ma préférence allant vers son album best-seller « Morgane de toi ». Un disque fort bien produit et qui contient de belles pépites tel « Deserteur » (quelle belle manière de revisiter Boris Vian !) , « Près de autos tamponneuses » et des tubes imparables : « Dès que le vent souffera », « En cloque », « Ma chanson leur a pas plu » , « Morgane de toi ».

    Le disque suivant « Mistral Gagnant » est un must absolu également , pour la chanson titre évidemment et cette fameuse « Miss Maggie » qui fit tant de bruit et un immense tube aussi.
    Une belle carrière que celle de ce grand chanteur populaire !

  3. Xavier dit :

    joli rétrospective de celui par qui j’ai commencé la musique! s’il est vrai qu’à l’époque j’adorai ses chansons humoristiques, je me suis rapidement tourné vers le poète et le mélancolique, l’un des meilleurs artistes francais de ce coté (en revanche je n’ai jamais trop aimé le Renaud « engagé »). Sans doute pour ca que je préfère ses albums plus récents, et aussi pour le son (ceux des années 80 font assez mal sur ce point). Mon favori est Marchand de Cailloux, mais c’est vrai que la Belle de Mai est bien aussi. En fait, le mieux c’est le Live Paris Province, un super résumé de sa carrière…

  4. toorsch dit :

    @ Jimmy, je sais ce que tu penses, mais pour moi le premier est une ébauche encore un peu verte… Je ne trouva pas forcément les guitares horribles. La belle de Mai possède même un son chaleureux.

    @ Jerry, merci et que dire de plus, sinon entièrement d’accord.

    @ Xavier, Les deux album sue tu cites sont très bon niveau son. Il est vrai que Putain de camion est assez piquant sur ce point.

  5. Nicolas Liensol dit :

    « La démagogie entière et forte de l’ignorant »!?… » le communiste Renaud »!?!… Ah bon ! Par contre que à la Belle de Mai soit l’un de ses meilleurs albums avec Marche à l’ombre et Mistral Gagnant, c’est totalement vrai. Réécoutez les et vous verrez…

  6. Nicolas Liensol dit :

    « La démagogie entière et forte de l’ignorant »!?… » le communiste Renaud »!?!… Ah bon !… Par contre, que à la Belle de Mai soit l’un de ses meilleurs albums avec Marche à l’ombre et Mistral Gagnant, c’est totalement vrai. Réécoutez les et vous verrez…

  7. Nicolas Liensol dit :

    Très bonne chronique, malgré une ou deux formules erronées à mon sens (« la démagogie entière et forte de l’ignorant », « le communiste Renaud ») Ah bon ?!? Il n’était en fait, même à ses débuts, ni ignorant, ni communiste. Cela dit, on est toujours plus entier et forcément plus radical ou manichéen quand on est jeune…
    Par ailleurs, d’accord à 200/100 sur A la Belle de Mai, en tous cas clairement l’un de ses trois meilleurs albums avec Marche à l’Ombre et Mistral Gagnant, à mon sens.

    • toorsch dit :

      Tu vois je ne souvenais plus avoir écrit cela. Un peu coco tout de même, un peu tout, c’est bien cela le problème, on ne sait plus trop au final. Plutôt qu’ignorant, naïf est plus approprié.

      On dit de ces conneries parfois.

      Merci pour tes commentaires.

  8. devantf dit :

    Une petite plongée sur un artiste à la carrière complexe du coup. je me cherche BELLE DE MAi, celui là je ne le connais pas (Julien Clercs pour certaines musiques??!!) C’est fou la relation que l’on peut avoir avec un artiste. Renaud dans ses opération Alcoolique Pas Anonyme, ça fait mail deux fois, son état mais aussi cette façon de revenir en rampant, non pas de soumission mais de douleur, il y a là quelque chose de laborieux que l’on aurait pas imaginé à ses débuts. Mais comme je me pardonne beaucoup de mes travers, je serais qui pour juger les siens. merci et maintenant je peux revenir à ton TURBO

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